Toutes les cultures se valent-elles ?
À propos des rites funéraires cannibales
Quelle bonté est-ce, que je voyais hier en crédit, et demain ne l’estre plus : et que le trajet d’une rivière fait crime ? Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au-delà ? […] Une nation regarde un sujet par un visage (…) ; l’autre par un autre. Il n’est rien si horrible à imaginer que de manger son père. Les peuples qui avaient anciennement cette coutume, la prenaient toutefois pour témoignage de piété et de bonne affection, cherchant par là à donner à leurs progéniteurs la plus digne et honorable sépulture, logeant en eux-mêmes et comme en leurs moelles les corps de leurs pères et leurs reliques. (…) Il est aisé à considérer quelle cruauté et abomination c’eût été, à des hommes abreuvés et imbus de cette superstition, de jeter la dépouille des parents à la corruption de la terre et nourriture des bêtes et des vers.
Montaigne, Essais, Livre II, Apologie de Raymond Sebond
Critique du relativisme
Qui, malgré cette vogue du relativisme, oserait proclamer que les régime despotiques sont supérieurs aux démocratiques, que l'apartheid était une bonne chose ou que, si cela apparaissait utile, on pourrait revenir à l'esclavage ? Pourquoi ces jugements moraux seraient-ils à ce point perçus comme des évidences s'ils n'étaient fondés sur des raisons solides ? La thèse qui consisterait à réduire ces jugements à un symptôme de la domination de la « culture » occidentale n'est pas plus sérieuse que celle qui consisterait à affirmer que l'influence des représentations du monde véhiculées par la science occidentale cache un effet de domination. N'existe-t-il pas des raisons objectives de préférer le système démocratique au système stalinien ou au système nazi ? Croit-on vraiment que, si le système nazi avait réussi à s'étendre à la planète, il aurait fini par être perçu comme normal et, somme toute, acceptable, comme une nouvelle « culture » ?
Raymond Boudon, Le juste et le vrai : étude sur l'objectivité des valeurs et de la connaissance
Condamnation de l'ethnocentrisme
Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une description de la Terre la première place appartient à son pays. La moindre tribu barbare, le moindre groupe d’hommes encore dans l’état de nature pense occuper le véritable milieu de l’univers, s’imagine être le représentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l’étroitesse extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le « Père des Eaux », la montagne qui abrite son campement est le « Nombril de la Terre ». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines sont des termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme étant leurs inférieurs : ils les appellent « Sourds », « Muets », « Bredouilleurs », « Malpropres », « Idiots », « Monstres » et « Démons » ! Ainsi les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples les plus remarquables et qui ont au moins l’avantage du nombre sur tous les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la « Fleur du Milieu », ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de « Fils du Ciel ». Quant aux nations éparses autour du « Céleste Empire », elles sont au nombre de quatre, les « Chiens », les « Porcs », les « Démons » et les « Sauvages » !Encore ne méritent-elles pas qu’on leur donne un nom ; il est plus simple de les désigner par les points cardinaux : ce sont les « Immondes » de l’est, du nord, de l’orient et du midi.
Élisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, la Terre et les hommes, 1876
Sur l'universalité de la morale
La morale n'est point faite pour suivre les caprices de l'imagination, des passions, des intérêts de l’homme : elle doit être stable, elle doit être la même pour tous les individus de la race humaine, elle ne doit point varier d'un pays ou d'un temps à un autre ; la religion n'est point en droit de faire plier ses règles immuables sous les lois changeantes de ses dieux. Il n'y a qu'un moyen de donner à la morale cette solidité inébranlable ; il ne s'agit que de la fonder, sur nos devoirs, sur la nature de l'homme, sur les rapports subsistants entre des êtres intelligents, qui chacun de leur côté sont amoureux de leur bonheur, sont occupés à se conserver, qui vivent en société afin d'y parvenir plus sûrement. En un mot il faut donner pour base à la morale la nécessité des choses. En pesant ces principes, puisés dans la nature, évidents par eux-mêmes, confirmés par des expériences constantes, approuvés par la raison, l'on aura une morale certaine et un système de conduite qui ne se démentira jamais. On n'aura pas besoin de recourir aux chimères théologiques pour régler sa conduite dans le monde visible.
Paul-Henri D'Holbach, Système de la nature, 1770
Défense de la supériorité de la culture occidentale
Je crois que, malgré tout ce qu'on peut lui objecter avec bien des bonnes raisons, notre civilisation occidentale est la plus libre, la plus juste, la plus humaine, la meilleure que nous ayons pu connaître dans l'histoire de l'humanité. Elle est la meilleure, parce que la plus apte à s’amender. Partout sur la terre, les hommes ont créé des mondes culturels nouveaux et, souvent, très divers : les monde du mythe, de la poésie, de l'art, de la musique ; les mondes des moyens de production, des outils, de la technique, de l'économie ; les mondes de la morale, du droit, de la protection et de l'aide aux enfants, aux malades, aux faibles et autres créatures en détresse. Mais il n'y a que dans notre civilisation occidentale qu'est amplement reconnue, voire largement réalisée, l'exigence morale de liberté des personnes ; et avec elle celle d'égalité devant la loi, de paix, en évitant autant que faire se peut le recours à la violence. Telle est la raison pour laquelle je tiens à notre civilisation occidentale pour la meilleure qu'il y ait jamais eu jusqu'à aujourd'hui. Assurément, elle demande d'être améliorée. Mais, en fin de compte, c'est la seule civilisation où presque tous les hommes collaborent afin de l'améliorer, autant que nous nous y entendons. Qu'elle aussi notre civilisation soit très imparfaite, il faut en convenir. Mais cela va presque de soi. Une société parfaite est chose impossible, ainsi qu'on peut aisément le comprendre.
Karl Popper, À la recherche d’un monde meilleur