Le transhumanisme est-il un humanisme ? -- Gilbert Hottois
Il s'agit de la conclusion de l'opuscule de Gilbert Hottois. Le texte constitue une bonne synthèse de l'intérêt du mouvement transhumaniste dès lors qu'on ne le réduit pas à sa caricature.
S’il ne faut pas accorder une importance démesurée au courant transhumaniste, il convient de reconnaître l’intérêt des questions qu’il soulève et des propositions qu’il avance. En tant que mouvement organisé, son influence demeure limitée. En revanche, les idées, les critiques, les fantasmes, les rêves, espoirs et angoisses trans/posthumanistes sont culturellement omniprésents. La notion centrale d’amélioration/augmentation des capacités humaines n’est pas neuve. Ce qui est nouveau et qui porte le transhumanisme est que de la médecine à la robotique, des biotechnologies aux sciences cognitives, des nanotechnosciences à l’astronautique, les idées et fantasmes transhumanistes connaissent de plus en plus d’ébauches de concrétisation. Ce sont ces avancées technoscientifiques projetées comme à poursuivre indéfiniment dans l’avenir qui provoquent la réflexion philosophique, éthique, politique, et lui accordent du poids et du sérieux.
Il est vrai que pour promouvoir l’amélioration et le droit des individus de recourir librement aux techniques matérielles en vue de leur épanouissement personnel, on n’a pas besoin d’un nouveau Grand Récit spéculatif ni d’une vision renouvelée de la place de l’homme dans le cosmos. Utilitarisme, libéralisme et pragmatisme suffisent. Le transhumanisme parle donc principalement à ceux qui, sans les mépriser, ne se contentent pas de ces positions philosophiques classiques et se méfient, en particulier, de la puissante tendance hédoniste présente dans la nébuleuse transhumaniste et à laquelle l’impératif d’amélioration se trouve souvent réduit. Ceux-là jugent qu’un intérêt majeur du transhumanisme tient au fait qu’il est potentiellement porteur d’une vision du monde et de l’homme ayant le poids d’une religion ou d’une métaphysique sans en partager des caractères essentiels. Un intérêt qui répond à une nécessité. Le transhumanisme offre quelque chose à répondre aux religions et aux métaphysiques qui continuent de jouer un rôle considérable de légitimation, souvent implicite voire inconsciente, dans les prises de position éthique et politique pour ou contre les projets de recherche et les innovations. Le transhumanisme affirme que la séparation de l’Église et de l’État, la privatisation des questions relatives au sens ultime de la vie, valent également à propos de l’usage des technologies car celles-ci impliquent aussi ces questions philosophiques et religieuses ultimes. Le transhumanisme offre encore quelque chose à dire face au nihilisme, c’est-à-dire au vide laissé par l’effondrement des grandes religions, métaphysiques et idéologies modernes. Le transhumanisme encourage à regarder en face l’abyssalité de la condition humaine à l’âge technoscientifique sans chercher refuge dans les abris symboliques des religions et des métaphysiques idéalistes, ni s’abîmer dans le nihilisme ou se dissoudre dans le postmoderne. Il promeut rationnellement et délibérément une espérance d’auto-transcendance matérielle de l’espèce humaine, sans limites absolues a priori, au milieu d’un océan spatio-temporel de risques dépendants et indépendants des choix et renoncements que les membres de cette espèce opéreront.
Le transhumanisme est-il donc un humanisme ? Il peut l’être à condition de ne pas postuler une définition restrictive de l’homme et de poursuivre son idéal d’amélioration indéfinie avec la plus grande prudence. Son intérêt est aussi critique : il invite à réfléchir à certains préjugés et illusions attachés aux humanismes traditionnels et modernes dont il révèle, par contraste, des aspects généralement peu ou non perçus. L’éthique, le droit et la politique humanistes s’enracinent dans l’humanisme judéo-chrétien et dans l’humanisme philosophique traditionnels, dans l’image de l’homme et du rapport de l’homme à la nature que ces humanismes supportent. Pour une part dominante, ces humanismes sont anti-matérialistes et spiritualistes. S’ils ne sont plus pré-coperniciens, ils véhiculent des images pré-darwiniennes. Ils reconnaissent l’Histoire, mais guère l’Évolution. Ils ne voient l’avenir de l’homme que sous la forme de l’amélioration de son environnement et de son amélioration propre par des moyens symboliques (éducation, relations humaines, institutions plus justes, plus solidaires, plus égalitaires, etc.). L’humanisme relève d’une image implicite partiellement obsolète de l’homme. Une obsolescence dont la cause principale est le développement de la science moderne, de la R&D technoscientifique et des révolutions théoriques (conceptuelles, paradigmatiques) et technologiques que les technosciences n’ont cessé d’introduire. C’est à l’actualisation de l’image de l’homme et de sa place dans l’univers que le transhumanisme modéré bien compris travaille.
Le transhumanisme, c’est l’humanisme, religieux et laïque, assimilant les révolutions technoscientifiques échues et la R&D à venir, capable d’affronter le temps indéfiniment long de l’Évolution et pas simplement la temporalité finalisée de l’Histoire. C’est un humanisme apte à s’étendre, à se diversifier et à s’enrichir indéfiniment.
Nous avons tout au long de cet essai présenté des éléments de cet enrichissement critique des humanismes traditionnels et modernes, religieux et laïques :
la critique des préjugés humanistes associés à un anthropocentrisme spéciste et à d’autres discriminations plus classiques ;
la critique de l’idéalisme et du spiritualisme fondamentaux ou résiduels des humanismes accordant une importance exclusive ou, en tous cas, excessive aux progrès symboliques au détriment de la reconnaissance de l’importance décisive actuelle et future des technologies dites « matérielles » ;
la capacité d’assimiler l’évolutionnisme alors que les humanismes demeurent confinés au sein de philosophies et de religions de l’Histoire ou de l’Éternité ;
le refus de l’utopie en raison de la clôture spatio-temporelle, de la fin de l’histoire, de l’évolution et de l’auto-évolution que les utopies impliquent dans leur rêve d’une société achevée, parfaite ; le refus du fatalisme et de l’immobilisme associés aux humanismes résignés ou chantant la finitude indépassable de l’homme ;
la critique de la domination du paradigme thérapeutique respectueux d’une prétendue nature humaine finie et immuable et son inclusion au sein du paradigme plus large de l’amélioration.
Mais la condition sine qua non pour que ces critiques et accentuations nouvelles puissent constituer un enrichissement de l’humanisme est de ne pas perdre de vue un certain nombre de valeurs portées par les humanismes traditionnels et modernes.
Aujourd’hui, le transhumanisme complexe, nuancé, tel que j’ai tenté de l’exposer m’apparaît comme une hypothèse de travail, de pensée et d’action, valable. Une orientation : pas une prophétie, ni une utopie, pas même une espérance assurée. Une hypothèse par défaut d’alternative préférable compte tenu de l’avenir à moyen et surtout à long termes et de ce qu’une fraction de l’humanité croit savoir et pouvoir quant à la place de l’homme dans l’espace et le temps.
Gilbert Hottois, Le transhumanisme est-il un humanisme ? , 2014