Alain -- La prière, les cérémonies comme discipline du corps
Propos du 2 septembre 1911
La vie est un travail qu’il faut faire debout. Assis, couché, à genoux, rien de cela n’est bon. Ces pensées me venaient comme je suivais un enterrement de village. Des nuages lourds voilaient le soleil d’instant en instant ; après la route qui serpente à mi-côte, ce fut le chemin pavé et l’escalier de pierre, et la paix d’une vieille église toute blanche, avec des ogives simples et parfaites. Dans ces formes justes, dans le chant liturgique, dans les replis de la cérémonie, on percevait la mesure et la décence convenables à des vivants qui se savent mortels. Car nous avons cette charge à porter ; elle nous tient bien aux épaules ; il n’y a qu’à marcher avec ; car nous ne sommes pas des ânes pour nous rouler. Aussi, quand le bât nous blesse, ce n’est pas assez de la nature pour nous rappeler notre métier d’hommes, car elle meurt sans savoir. Il faut des choses humaines, comme l’ogive et les discours liturgiques ; des choses humaines qui soient bien appuyées par terre, qui soient bien égales des deux côtés, et qui marchent selon une règle. Le prêtre veut nous incliner ; mais la cérémonie nous redresse.
Tous ces rites sont parfaits ; exactement à notre mesure ; je n’y vois rien de surhumain ; les hommes y ont suffi. Il fallait cette marche réglée, ces chants, ces formes, ces témoignages, cette politesse étudiée, pour discipliner le désespoir.
Jusqu’où tomberaient les malheureux si tous leurs semblables s’enfuyaient en se bouchant les yeux et les oreilles ? Ou, pis encore, si tous leurs semblables, réveillant leur propre désespoir, se jetaient dans des lamentations désordonnées ? Mais, tout au contraire, l’humanité se range comme pour dire : « Nous savons ce que c’est. »
Parbleu, si l’on voulait, qui donc dans cette foule n’a pas mille bonnes raisons de se précipiter et de mordre la terre ? Qui donc, comme ces Mercenaires, n’aurait pas de blessures à montrer ? Mais comme il y a des vêtements pour cacher l’animal, ainsi la cérémonie habille les douleurs comme il faut. La religion est vraie en tout le reste, et menteuse seulement en ce qu’elle dit. Car s il y avait un Dieu au ciel, comment ne pas crier de terreur ou de colère ? Mais il y a une raison commune, fille de la terre comme nous, mais le plus beau fruit de la terre, et le vrai Dieu, s’il nous en faut un, selon laquelle le courage plie en même temps que le corps ; d’où chacun sait bien qu’il faut se redresser et regarder au loin, par-dessus les peines. Non pas couché. Non pas même à genoux. La vie est un travail qu’il faut faire debout.
Éléments de philosophie — Du culte
Je suis bien éloigné de croire que le culte ait pour objet ou pour effet d’exalter la puissance mystique de l'esprit. Tout au contraire les règles du culte apaisent toutes les passions et toutes les émotions en disciplinant les mouvements. L'attitude de la prière est justement celle qui permet le moins les mouvements vifs, et qui délivre le mieux les poumons, et, par ce moyen, le cœur. La formule de la prière est propre aussi à empêcher les écarts de pensée en portant l'attention sur la lettre même ; et je ne m'étonne point que l'église redoute tant les changements les plus simples ; une longue expérience a fait voir, comme il est évident par les causes, que la paix de l'âme suppose que l'on prie des lèvres et sans hésiter, ce qui exige qu'il n'y ait point deux manières de dire ; et la coutume du chapelet, qui occupe en même temps les mains, est sans doute ce que la médecine mentale a trouvé de mieux contre les soucis et les peines, et contre ce manège de l'imagination qui tourne autour. Dans les moments difficiles, et lorsqu'il faut attendre, le mieux est de ne pas penser, et le culte y conduit adroitement sans aucun de ces conseils qui irritent ou mettent en défiance. Tout est réglé de façon qu'en même temps qu'on offre ses peines à Dieu pour lui demander conseil ou assistance, on cesse justement de penser à-ses peines ; en sorte qu'il n'est point de prière, faite selon les rites, qui n'apporte aussitôt un soulagement. Cet effet, tout physique et mécanique, a bien plus de puissance que ces promesses d'une autre vie et d'une justice finale, qui sont plutôt, il me semble, des prétextes pour ceux qui se trouvent consolés sans savoir comment. Personne ne veut être consolé par une heure de lecture, comme Montesquieu dit ; aussi le chapelet enferme plus de ruse.