Durkheim -- Valeur morale de la division du travail
Texte utile pour débattre des avantages et des inconvénients de la spécialisation dans les sociétés modernes.
Notre devoir est-il de chercher à devenir un être achevé et complet, un tout qui se suffit à soi-même, ou bien au contraire de n’être que la partie d’un tout, l’organe d’un organisme ? En un mot, la division du travail, en même temps qu’elle est une loi de la nature, est-elle aussi une règle morale de la conduite humaine, et, si elle a ce caractère, pour quelles causes et dans quelle mesure ?
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La division du travail a-t-elle une valeur morale ?
Il ne paraît guère contestable que dans les grandes sociétés de l’Europe actuelle, qui appartiennent toutes au même type social et sont à peu près arrivées à la même phase de leur développement, l’opinion publique, dans sa très grande généralité, tend de plus en plus à l’imposer impérativement. Sans doute, ceux qui essaient d’y déroger ne sont pas punis d’une peine précise établie par la loi ; mais ils sont blâmés. Il fut un temps, il est vrai, où l’homme parfait nous paraissait être celui qui, sachant s’intéresser à tout sans s’attacher exclusivement à rien, capable de tout goûter et de tout comprendre, trouvait moyen de réunir et de condenser en lui ce qu’il y avait de plus exquis dans la civilisation. Mais aujourd’hui, cette culture générale, tant vantée jadis, ne nous fait plus l’effet que d’une discipline molle et relâchée. Pour lutter contre la nature, nous avons besoin de facultés plus vigoureuses et d’énergies plus productives. Nous voulons que l’activité, au lieu de se disperser sur une large surface, se concentre et gagne en intensité ce qu’elle perd en étendue. Nous nous délions de ces talents trop mobiles qui, se prêtant également à tous les emplois, refusent de choisir un rôle spécial et de s’y tenir. Nous éprouvons de l’éloignement pour ces hommes dont l’unique souci est d’organiser et d’assouplir toutes leurs facultés, mais sans en faire aucun usage défini et sans en sacrifier aucune, comme si chacun d’eux devait se suffire à soi-même et former un monde indépendant. Il nous semble que cet état de détachement et d’indétermination a quelque chose d’antisocial. L’honnête homme d’autrefois n’est plus pour nous qu’un dilettante et nous refusons au dilettantisme toute valeur morale ; nous voyons bien plutôt la perfection dans l’homme compétent qui cherche, non à être complet, mais à produire, qui a une tâche délimitée et qui s’y consacre, qui fait son service, trace son sillon. « Se perfectionner, dit M. Secrétan, c’est apprendre son rôle, c’est se rendre capable de remplir sa fonction… La mesure de notre perfection ne se trouve plus dans notre complaisance à nous-mêmes, dans les applaudissements de la foule ou dans le sourire approbateur d’un dilettantisme précieux, mais dans la somme des services rendus et dans notre capacité d’en rendre encore. » Aussi l’idéal moral, d’un, de simple et d’impersonnel qu’il était, va-t-il de plus en plus en se diversifiant. Nous ne pensons plus que le devoir fondamental de l’homme soit de réaliser en lui les qualités de l’homme en général ; mais nous croyons qu’il est non moins tenu d’avoir celles de son emploi. Un fait entre autres rend sensible cet état de l’opinion, c’est le caractère de plus en plus spécial que prend l’éducation. De plus en plus nous jugeons nécessaire de ne pas soumettre tous nos enfants à une culture uniforme, comme s’ils devaient tous mener une même vie, mais de les former différemment en vue des fonctions différentes qu’ils seront appelés à remplir. En un mot, par un de ses aspects, l’impératif catégorique de la conscience morale est en train de prendre la forme suivante : Mets-toi en état de remplir utilement une fonction déterminée.
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Si l’opinion publique sanctionne la règle de la division du travail, ce n’est pas sans une sorte d’inquiétude et d’hésitation. Tout en commandant aux hommes de se spécialiser, elle semble toujours craindre qu’ils ne se spécialisent trop. À côté des maximes qui vantent le travail intensif il en est d’autres, non moins répandues, qui en signalent les dangers. « C’est, dit Jean-Baptiste Say, un triste témoignage à se rendre que de n’avoir jamais fait que la dix-huitième partie d’une épingle ; et qu’on ne s’imagine pas que ce soit uniquement l’ouvrier qui toute sa vie conduit une lime ou un marteau qui dégénère ainsi de la dignité de sa nature, c’est encore l’homme qui par état exerce les facultés les plus déliées de son esprit. » Dès le commencement du siècle, Lemontey, comparant l’existence de l’ouvrier moderne à la vie libre et large du sauvage, trouvait le second bien plus favorisé que le premier. Tocqueville n’est pas moins sévère : « À mesure, dit-il, que le principe de la division du travail reçoit une application plus complète… l’art fait des progrès, l’artisan rétrograde.»
Émile Durkheim, De la division du travail social, 1893